la vie en double-hélice

La vie en double-hélice

Extrait:

“Dire ce que nous sommes n’a jamais été une tâche aisée, mais les prétendues sciences de la vie ont à présent réussi à spécialiser leur langage et méthodes au point où il faut être diplômé pour pouvoir le faire de manière officiellement reconnue. Les différents aspects de nos corps, de nos esprits et des ponts qu’on bâtit entre eux, sont de plus en plus concentrés dans les mains des laborantins – les seuls diplômés à les maîtriser, ou le prétendre. Avec la naissance de la génétique moléculaire, ainsi que des neurosciences quelques décennies plus tard, cette dépossession n’a pu que s’accélérer. D’abord en se faisant de plus en plus monstrueuse dans les détails, ensuite en pénétrant des recoins de nous-mêmes qui auparavant paraissaient inatteignables. Aujourd’hui, chacun est censé savoir que l’amour, l’intelligence, l’attention, l’agressivité et maints autres tréfonds de l’homme ne sont que des entités qui correspondent à telle ou telle partie du cerveau, tel ou tel flux de molécules, tel ou tel gène. Et les scientifiques eux-mêmes savent que les « correspondances » en question ne correspondent en fait qu’au besoin d’organiser la bouillabaisse des vocables informaticiens, biologistes et comportementalistes qui composent le lexique des sciences de la vie.

La vulgarisation qui vise à rendre la science digeste pour la consommation générale peut être amusante, et le naïf ridicule de son propos presque attendrissant. Car la pulsion, si assidûment étudiée et exploitée par les journalistes, de simplifier ce qui est fondamentalement complexe, est partagée par la quasi-totalité des gens. Parmi le peu de choses que les prolos d’aujourd’hui partagent encore, on trouve le sentiment que la terre n’est plus sous les pieds. Même les plus grandes illusions ne tiennent pas plus d’une saison. La moindre idée qu’on arrive à se forger ne tient plus la route dès qu’elle est douchée par le froid du quotidien. Pendant que l’incertitude gagne du terrain, le réconfort des certitudes faciles devient une denrée de valeur. Les plus accessibles sont les réponses de ceux qui s’occupent de poser les questions. On pose des questions qu’on apprend à poser et on obtient des réponses qu’on mérite. La communication scientifique pourvoie bien à cette fin et on se sent presque consolé de savoir que si l’on est maladroit, c’est parce qu’il manque un peu de dopamine pour huiler les synapses là où la cervelle s’occupe des fonctions sensorimotrices. Cela fait toujours du bien de savoir que quelqu’un s’en occupe…”

Traduction anglaise ici