le 14 avril 2016 à Montpellier

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La journée a commencé tôt avec les blocages de presque toutes les lycées de la ville. Il y a une belle ironie dans le fait que l’une des principales bannières des lycéens dans toute la France a été «Nous n’allons pas nous lever le matin pour seulement 1200 € », quand ils se sont souvent levé à 5h30 pour faire des blocus de leurs écoles : alors que le travail comme l’esclavage salarié sont de plus en plus remis en cause, il est toujours beau de se lever pour le travail du négatif…

Au moins 2 de ces blocages ont donné lieu à des feux de poubelles pour bloquer le tramway, ce qui a entraîné la suspension des trams pendant près de 6 heures. Beaucoup de gauchistes, entre autres , réduits au rôle de spectateurs exigé par cette société, sont incapables de comprendre l’idée de brûler les poubelles, etc. Non seulement ils ne comprennent pas que les blocus sans des actions qui viennent perturber la vie quotidienne sont ignorés et n’ont aucun effet objectif, mais ils sont par ailleurs si clairement coincés dans des notions politiques de lutte qu’ils sont incapables de saisir le désir échappant à leur contròle de jouer avec l’environnement ; que faire des choses qui perturbent la normalité unit les individus avec cet environnement, un environnement habituellement considéré comme quelque chose de séparé de soi-même et de notre propre monologue intérieur. Pas étonnant que ce soit les jeunes des quartiers populaires de la ville, les plus habitués à jouer dans la rue comme ils le peuvent, qui ont été les premiers à perturber les trams et à renverser ou brûler les poubelles, etc.

En passant par le Polygone, certain-e-s lycéen-ne-s ont complètement cassé 2 grandes portes-fenêtres de cette cathédrale de la marchandise. Les lycéen-ne-s se sont ensuite déplacé-es vers l’Esplanade. Deux ou trois incendies mineurs (des petits tas d’ordures brûlant sur le trottoir), et la dispersion de beaucoup de feuilles de propagande quotidienne gratuite (appelées «journaux ») ont incité les CRS à arriver à environ dans 12 à 15 camionnettes. Leurs tirs de gaz lacrymogène vers les personnes réunies ont créé la panique, mais aussi incité quelqu’un à mettre le feu à une grande poubelle, ce qui avec les flammes et la fumée a rendu la situation plus impresionnante. Pendant près de 2 heures beaucoup ont couru dans tous les sens pendant que les flics anti-émeute les poursuivaient. Quelques jets de pierres, beaucoup de masquage et de nombreux petits groupes qui discutaient. Certains distribuaient un peu de sérum contre le gaz, ou du citron pour les personnes les plus atteintes. À un moment donné quelques “bons” étudiants, organisés par les adultes syndiqués – instruit par les services d’ordures de la CGT, assis sur le trottoir en face des CRS pour protester contre les jets de pierres; des lycéen-ne-s ont lancé des pierres sur les flics, dont certaines ont manqué leur cible et frappé les «bons» élèves ; quand les flics ont riposté avec des gaz lacrymogènes, ces « bons » lycéen-ne-s les applaudissaient. Si on s’oppose à la « violence » anti-hiérarchique, on soutient presque inévitablement la violence hiérarchique, la violence de l’État (et l’économie). Il semble que la plupart des étudiant-e-s de l’Université impliqué-e-s dans ces manifestations aient eu une attitude très condescendante envers les lycéen-ne-s et voulu les « éduquer » vers des activités politiques « correctes ». Heureusement sans beaucoup de succès. La plupart du temps, les flics ont simplement lancé des gaz lacrymogènes dans le seul but d’énerver les gens : des adolescents qui dansaient sur la musique d’une sono ont par exemple fait l’objet de tirs. Les médias ont bien sûr annoncé que c’était en réponse à des « casseurs », qui, comme d’habitude, étaient peu nombreux. Mais, à part les flics, il n’y avait pratiquement pas de cibles pertinentes. La peur des caméras a aussi aidé. Les jeunes doivent encore à apprendre comment masquer leurs visages avec des t-shirts, comme aux États-Unis.

Il convient de souligner que la quantité de gaz lacrymogène qui a été lancée (300 grenades en 2 heures) est à peu près sans précédent pour Montpellier ; la dernière fois remonte à plus de 40 ans, au milieu des années 70, avec des affrontements (bien plus importants qu’aujourd’hui) dans toute la ville entre agriculteurs et flics.

Vers 13 heures la manif s’est déplacé hors de la Comédie et il a été immédiatement clair que cela était essentiellement une “manif sauvage”, avec pratiquement aucun syndicat, pas de bannières ou de drapeaux des partis politiques ou d’organisations (même anarchistes), et presque toutes les banderoles et pancartes faites maison. La manif’ officielle des syndicats a apparemment refusé de se joindre à la foule barbare des lycéen-ne-s avec ses très grandes bannières : « lycéens en colère » ou « Nous ne vivrons plus comme des esclaves » et « Ni chair à patrons ni chair à matraque » en tête de manif. Beaucoup de tags (principalement “ACAB”) et des bombes de peinture contre les magasins (essentiellement de luxe). Les badauds les plus plan-plan (qui tiraient parfois de sacrés tronches) ont été clairement choqués et scandalisés par l’apparition de ces racailles qui, pour des raisons inexplicables, ont préféré prendre du plaisir en faisant des choses inacceptables que moisir en cours une interminable journée de plus. Des gens d’un magasin appelé « Exclusive » se sont posté devant leur vitrine et quand quelqu’un leur a crié « vous vous excluez vous-même », l’un d’entre eux un a répondu « petit connard », ce à quoi un manifestant a répliqué: « je ne suis pas un petit connard ; je suis un grand connard ».

Il y avait très peu de « service d’ordures » tentant de maintenir l’ordre, et ce peu était largement inefficace : deux personnes portant une bannière de l’UNEF ont par exemple été confrontées par un petit groupe de personnes en colère et forcées de rouler leur bannière. Un autre – un prof syndiqué assez âgé – a essayé de laisser les voitures passer sur la route, alors que les gens défilaient sur la ligne de tramway ; il n’a pas réussi – la manif s’est répandu sur la route et a bloqué la circulation.

Beaucoup de slogans drôles tels que « Ni droite, ni gauche, nitroglycérine ». Un autre, malheureusement peu repris : « je te le dis sans faille, ni loi ni travail ». Puis une marche folle, marrante, longue et sinueuse qui est alée un peu partout, pour se diriger finalement, avec environ 300 personnes vers le commissariat central, où quelques poubelles ont été renversées et utilisées pour bloquer un peu la route, avec un très petit feu de détritus à proximité de ce QG. Beaucoup y sont allés crier « libérez nos camarades ! » (une trentaine de personnes avait été arrêtée). On ne sait pas s’agissait d’un slogan naïf ou tout simplement d’un moyen pour stimuler le moral des personnes enfermées à l’intérieur. Le slogan plus populaire de « tout le monde déteste la police ! » a été crié et répété continuellement. Si seulement il disait vrai ! Un petit jet de bouteilles sur les flics a fait mouche. Un peu plus tard, quelqu’un, ayant sans doute lu tout récemment des textes situationnistes pour la première fois, a tagué en très grandes lettres : « ne travaillez jamais ! ».

Néanmoins, la journée n’a pas été que positive : son pire aspect étant qu’une dizaine de lycéen-e-s ont réussi à voler des portables et crée des embrouilles avec d’autres lycéen-e-s, ce qui a dû avoir été assez démoralisant pour les victimes, même si ces agresseurs ont parfois été chassés, menacés et insultés (par exemple: « vous êtes comme les flics » ou « allez voler les riches ou dans les magasins, pas les jeunes pauvres »). Toutefois, il convient de souligner que ces vols n’ont apparemment pas été commis par des bandes, mais par des individus, protégés par leurs ami-e-s qui, malgré la protection qu’ils donnaient, semblaient souvent très gênés par ces actes. Ce qui est révélateur de la peur de l’affirmation de soi. C’est un exemple d’une limite plus générale de cette journée : le fait que la plupart des gens semblaient se limiter à leur petite clique (d’amis, de camarades, etc.), qu’ils n’aient pas cherché à communiquer en dehors de ces petits groupes, alors que normalement, dans des situations comme celle-ci, les gens s’ouvrent et témoignent de curiosité vis-à-vis d’inconnus qu’ils auraient habituellement évité ou envers lesquels ils se seraient montrés indifférents. Il est dangereux de minimiser ces faits, que beaucoup de gens du milieu anti-autoritaire ignorent. Ou, pire, d’en ricaner de façon cynique, pour se dé-responsabiliser, comme si tout cela était inévitable, et comme si c’était tout simplement la preuve que rien ne peut changer. Car ces faits sont la conséquence de ce monde de misère, qui habitue au manque de confiance en soi, à l’insécurité vis-à-vis des autres, à la négation de soi et à la mise de côté de sa subjectivité pour se conformer aux exigences de la société, du groupe, à capituler aussi bien devant l’autorité instituée que devant celle, également insidieuse, des plus forts, ou des plus grandes gueules, de se conformer aux exigences de son clan, en pensant qu’il peut offrir une certaine sécurité.

Plutôt que de se plaindre du fait que les lycéen-ne-s manquent d’organisation, de tradition de lutte, qu’ils n’aient pas la cohésion de l’ancienne classe ouvrière, etc., ou, au contraire, de ne souligner que la radicalité de ces formes de lutte (confrontations avec les flics, etc.) sans voir aussi les limites de leur contenu, il importe que par le dialogue (mais un dialogue qui laisse place à la rage, aux échanges, même speed et à bâtons rompus), mais aussi la rencontre et l’action, les énergies s‘unissent et trouvent des formes qui traduisent, au travers de cibles précises, la frustration, l’aliénation et la colère que provoque la misère des conditions de vie. Et mieux vaut des tentatives modestes ou imparfaites (qui appellent à leur propre dépassement) que la radicalité des formes sans remise en question de nos relations sociales et du système qui les porte.

Dans cette ville où la ségrégation, le contrôle politique des quartiers (via l’associatif notamment), la gentrification et l’idéologie post-Georges Frêche poussent y compris les plus pauvres à faire leur petit trou dans un monde du travail en décomposition (quitte à passer devant les autres et à faire appel aux relais informels des cercles politiques), à se réfugier dans le néant religieux, ou dans le culte du fric, de la marchandise et de la belle bagnole (des tendances qui peuvent d’ailleurs faire bon ménage), ces journées de mobilisation montrent que beaucoup d’individus ne se satisfont heureusement pas de l’état des choses (alors que le quotidien pousse trop souvent à croire le contraire), et sont prêts à prendre des risques. Il est à déplorer que seul un nombre assez limité d’individus ait tenté de dépasser les contradictions brièvement évoquées dans ces quelques lignes. Mais cela a porté ses fruits à plusieurs moments et ne peut qu’inciter à persister dans cette voie.

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PS : pour un aperçu de la brutalité des flics le 15 avril, on peut consulter ce lien : http://lepressoir-info.org/spip.php?article312